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PETITES CHRONIQUES
IDENTITAIRES

CONCOURS LITTÉRAIRE
MORDUS DES MOTS

Le concours de création littéraire Mordus des mots a été mis sur pied par les Éditions David dans le but d’encourager l’imagination et la créativité des jeunes et de stimuler leur intérêt pour l’écriture et la lecture en français. Tous les élèves de 11e et 12e années des écoles secondaires franco-ontariennes ont été invités à participer à cette troisième édition du concours, consacrée au récit identitaire. Parmi les textes soumis, une trentaine ont été retenus et vous sont présentés dans ce recueil.

 

DÉJÀ PARUS

 

Petites chroniques du crime
Nouvelles policières, 2010.

 

Petites chroniques de notre histoire
Récits historiques, 2011.

PETITES CHRONIQUES
IDENTITAIRES

RÉCITS ET PARCOURS

Collectif d’élèves

amomis.com

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Petites chroniques identitaires [ressource électronique] : récits et parcours.

Monographie électronique.
Publ. aussi en format imprimé.

ISBN 978-2-89597-290-7 (PDF). — ISBN 978-2-89597-291-4 (EPUB)

1. Écrits d’élèves du secondaire canadiens-français — Ontario. 2. Prose d’élèves canadienne-française — Ontario.  3. Nouvelles canadiennes-françaises — Ontario.  4. Identité chez l’adolescent — Anthologies.

PS8235.S4P476 2012      C843’.60809283      C2012-902143-1

 

Les Éditions David remercient la Fondation Trillium de l’Ontario et l'Université d’Ottawa pour leur contribution à cette publication.

amomis.com
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Les Éditions David

335-B, rue Cumberland
Ottawa (Ontario) K1N 7J3
Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

info@editionsdavid.com
www.editionsdavid.com

 

Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 2e trimestre 2012

Préface

Pour la troisième édition du concours littéraire provincial Mordus des mots, les Éditions David m’ont demandé d’encadrer des jeunes de 11e et de 12e année dans l’élaboration et la rédaction d’un récit sur la question identitaire. Cette question d’actualité a déclenché une réaction des plus enthousiastes de la part d’une quarantaine d’établissements scolaires, qui se sont rapidement inscrits au concours et ont encouragé leurs élèves à y participer.

Pour moi, une belle aventure allait commencer. Partager et parler du fait identitaire, colonne vertébrale de mon travail et de mes livres.

De Sudbury à Sarnia, en passant par Mattawa et Toronto entre autres, les jeunes se sont questionnés sur le fait identitaire. Une construction culturelle ? Une orientation sexuelle ? Un héritage ? Un choix de langue ? Une croyance ?

Au cours des ateliers que j’ai donnés dans certaines des écoles inscrites, nous avons avec les élèves – et les enseignants — partagé et confronté nos points de vue, élaboré les composantes du récit court et décortiqué l’importance des personnages. Les élèves ont laissé libre cours à leur imagination, à leur sensibilité ou à leur vécu et ont créé des récits courts d’une diversité rafraîchissante et, pour certains, d’une maturité étonnante. J’ai pris plaisir à découvrir, dans chaque ville traversée, les références culturelles et les récits identitaires de chacun, puis à lire les écrits des élèves sélectionnés, à les comparer et à les superposer à leurs interventions faites lors des ateliers.

Les Éditions David ont reçu au total plus d’une centaine de nouvelles de grande qualité, témoin infaillible de l’intérêt et de la créativité des jeunes francophones de l’Ontario pour le récit identitaire.

Choisir et retenir une trentaine de textes pour le troisième recueil de Mordus des mots a été une tâche difficile et passionnante. Je pense que les récits retenus illustrent bien le paysage culturel et démographique de la jeunesse francophone en Ontario aujourd’hui et qu’ils révèlent une perception intelligente, émouvante et personnelle d’un fait on ne peut plus d’actualité.

Merci à tous les élèves d’avoir participé au concours et aux Éditions David de m’avoir fait vivre cette belle aventure. Je souhaite bonne continuation et bonne inspiration aux jeunes Franco-Ontariens dans leurs futurs écrits et bonne lecture à vous, amateurs de nouveaux talents.

 

Aurélie Resch
Auteure-conseil
Concours de création littéraire
« Mordus des mots » 2011-2012

À LA RECHERCHE
DE SES ORIGINES

 

La couleur de l’âme

JE N’AVAIS JAMAIS cru un jour me retrouver dans un avion en direction du Congo, pays natal de mon père. Mais contre toute attente, je me retrouvais installé confortablement dans mon siège en classe économique, branché à mon tout nouvel iPod. « Bonjour Congo, j’arrive », pensai-je avec lassitude avant de jeter un coup d’œil vers mon père dont la fierté animait le visage. Après le décollage de l’avion, le vrombissement du moteur m’alourdit. Je fermai les yeux et fus aussitôt inondé de souvenirs.

* * *

Ce jour fatidique semblait être une journée ordinaire où j’étais censé être à l’école. J’étais surexcité, car j’allais enfin pouvoir offrir une somme d’argent respectable à mon père, de ma propre poche. Depuis la mort de maman, mon seul but avait été de pouvoir nous sortir du ghetto dans lequel nous croupissions, pour mieux vivre le grand rêve américain. Par malheur, on m’avait surpris en train de vendre de la drogue et c’est un professeur qui avait dû me ramener au bercail, la mine basse. L’appréhension de la colère de mon père me serrait la gorge.

Contrairement à mes craintes, il m’accueillit calmement et ne me réprimanda point. Il ne me posa qu’une simple question : « Quel est ton grand rêve ? » La question me prit au dépourvu. Je fus encore plus surpris lorsque je réalisai que je n’en avais aucun. Personne ne m’avait jamais demandé une telle chose. Par ici, avoir des rêves est une faiblesse vouée à la déception. Presque personne, dans le Bronx, ne nourrit l’espoir d’atteindre ses rêves. Mieux vaut avoir de pauvres aspirations et vivre au jour le jour. Je sortis perplexe de cette réflexion. Qui étais-je sans rêve ? Je devenais comme tous les adultes ici-bas : des automates qui répètent les mêmes comportements pour survivre. Mais je ne voulais pas seulement survivre, je voulais vivre. Vint à mon esprit la fameuse phrase de Martin Luther King : «I have a dream!» Mais moi, je n’en avais pas.

— Mon fils, tu as en toi tout ce qu’il faut pour devenir un honnête homme. À la place, tu as décidé d’aller chercher de l’argent facile. La vie est dure, mais tu dois avoir foi en notre Créateur. La couleur de ta peau ne reflète pas ton âme. Tu peux te trouver d’autres repères auxquels associer ta personne. Même si toute la planète crachait à ton passage, marche la tête haute parmi ces hommes blancs et sois fier de qui tu es. Tu n’es pas un « pauvre homme noir ». Tu es un Congolais issu d’une famille respectable. Mon rêve est que mon fils se tienne debout.

Le verdict tomba : j’irais au Congo avec mon père pour essuyer mon déshonneur.

* * *

Les bruits de l’atterrissage me tirèrent brusquement de mes songes. À ma sortie de l’aéroport, nous fûmes accueillis par la grande famille. Cris de joie, accolades et embrassades fusèrent de partout. Je fus passé de mains en mains, entre des étrangers qui me disaient tous combien j’avais grandi. J’acquiesçais avec confusion, le sourire aux lèvres, jouant le jeu. « Vite que cette longue semaine se termine pour que je puisse retourner à ma vraie vie new-yorkaise et continuer d’être un adolescent insouciant avec mes amis », espérais-je alors qu’on nous emmenait au village natal de mon père.

 

À la maison familiale, les femmes commencèrent à s’affairer pour préparer la grande fête des retrouvailles. La cuisine devint leur atelier tandis que les hommes fumaient leur pipe en se racontant des histoires. Je me sentais un peu déplacé dans ce décor tout nouveau pour moi. Je décidai de prendre un peu de recul et allai faire une promenade dans le marché que j’avais aperçu, plus tôt, de la voiture. Ceci devrait remettre mes esprits à leur place et me permettre de me recentrer.

En mettant le pied dehors, je fus assailli par une valse d’odeurs, de bruits et de couleurs exotiques qui m’étaient étrangers. Ici et là, les gens négociaient amicalement des prix avec les marchands. Je me frayai un chemin à travers la foule qui, étonnamment, passait à mes côtés sans me remarquer. Pour une des premières fois de ma vie, je ne détonnais pas. Je me sentais enfin à ma place avec des gens de ma couleur, qui marchaient comme moi et parlaient comme moi.

Soudain, une jeune fille qui cirait les chaussures d’un homme en costume attira mon attention. Elle devait avoir environ 14 ans, ce qui voulait dire qu’elle avait quatre ans de moins que moi. Elle était agenouillée sur le pavé et ses vêtements étaient souillés par la sueur d’une longue journée de travail au gros soleil. Pourtant, un grand sourire illuminait son visage amaigri. Je me souvins alors de cette fois où mon père m’avait demandé de faire de menus travaux pour lui. Je les avais accomplis de mauvaise grâce, en ne cessant de me plaindre.

— Comment peux-tu sembler si heureuse alors que tu pratiques un métier aussi dégradant, lui demandai-je avec surprise.

— Il n’y a pas de sot métier, me répondit-elle.  Je suis heureuse, car j’achète le pain de ma famille et je suis en santé. C’est tout ce qu’il me faut.

Je continuai ma marche un peu dans la lune, quelque peu déstabilisé par ce qu’une petite fille de 14 ans m’avait appris en si peu de mots. Un vieillard, que je n’avais pas remarqué, était assis non loin de nous et avait entendu nos propos.

— Jeune homme, tu ne viens pas d’ici, n’est-ce pas ? me demanda-t-il.

Je fus quelque peu gêné par sa remarque, car j’étais surpris qu’on puisse reconnaître que j’étais étranger.

— Assis-toi et prends un peu de nourriture avant de repartir, mon frère, m’offrit-il en me présentant une petite écuelle garnie pauvrement d’un peu de riz.

Il semblait si ravi de pouvoir partager son repas que je n’osai rien dire, ému pas sa grande générosité. Alors que je reprenais mon chemin, il me lança en riant :

— Sois un peu moins sérieux, mon homme ! Un sourire, c’est gratuit !

 

En m’arrêtant devant un marchand de thé pour me désaltérer, je remarquai une jeune femme enceinte qui traversait la rue, peinant à soulever ses sacs de nourriture. De l’autre côté de la rue, un garçon se leva sans qu’aucun adulte ne lui fasse signe et gambada en direction de la dame. Il prit ses sacs gentiment et l’accompagna jusqu’à sa maison, non loin de là. Il revint aussitôt et s’assit sagement sur le bord de la chaussée, en attendant que son père finisse de fermer son magasin.

En observant le petit garçon, je sentis l’ampleur de mon égoïsme. Alors que mon père était un immigrant qui avait travaillé fort pour m’offrir une belle vie, j’avais jeté par la fenêtre les valeurs qu’il avait tenté de me transmettre.

Je m’apprêtai à retourner à la maison. Mon père commencerait à s’inquiéter. En mettant mes mains nonchalamment dans mes poches, je sentis un objet familier. Je le retirai de ma poche pour trouver mon iPod, qui m’avait suivi toute mon adolescence. En ce jour où je retrouvais mon âme, cet objet me sembla superflu en comparaison de tout ce que je venais d’apprendre. Je me dirigeai vers le garçon qui attendait toujours son père et le lui posai dans la main.

— Ainsi, tu pourras écouter de la musique pour remplir l’attente, lui dis-je, heureux d’avoir embrassé mes racines congolaises.

Ses yeux brillants d’admiration valurent tous les iPod de New York. Je retournai à la maison le cœur en paix, car j’avais enfin retrouvé ma place, mon identité, ma maison, ma patrie.

— Papa, ton rêve est devenu ma réalité.

 

Madeleine Russell-Child
École secondaire publique De La Salle, Ottawa

 

Madeleine a 18 ans, est Québécoise et vit en Ontario français. Très jeune, elle a été encouragée à écrire pour s’exprimer. Elle est inscrite au programme d’écriture à l’École secondaire De La Salle d’Ottawa depuis sa 9e année. Elle envisage de devenir sage-femme.

 

Égarée dans ma réalité

CE SONT LES VACANCES d’hiver et je fais une promenade avec mes parents. La musique des Fêtes retentit au travers des haut-parleurs du véhicule. En regardant par la fenêtre, je vois des lumières qui approchent à grande vitesse. Mon battement de cœur accélère. Le bruit du klaxon résonne dans tout mon être. Je regarde mes parents pour voir leurs traits… pour me réconforter mais… je ne les reconnais plus. Ma peur devient soudainement envahissante et je me mets à crier.

 

MON CRI me réveille, mon corps est en sueur et j’ai le souffle coupé. Je fais toujours le même cauchemar. Les images angoissantes me hantent et, tout de suite après ce rêve récurrent, un sentiment de néant m’envahit. Je vois le visage de quelqu’un qui me semble familier et, chaque fois, j’en parle à mes parents. J’obtiens toujours la même réponse : ils me disent de ne pas m’inquiéter, que c’est seulement un rêve. Mais moi, je suis convaincue que c’est plus que cela.

Je me réveille au lever du soleil, un lundi matin. Un peu hypnotisée par les cauchemars du soir précédent, j’ouvre le rideau de ma chambre pour voir le temps qu’il fait. J’enfile mon chandail de laine et je rejoins mes parents. Là, sur la table de cuisine, je remarque une petite photo de nouveau-né : il s’agit de ma nouvelle cousine, que mes parents regardent avec tendresse. Cette photo me fait réfléchir à mon enfance, dont j’ai très peu de souvenirs.

Une fois à l’école, je me rends à mon cours d’histoire. Aujourd’hui, le prof nous explique ce qu’est un arbre généalogique et nous parle de sites Web consacrés à la généalogie. Toute la classe a hâte de construire son arbre généalogique, tous semblent heureux de retracer leurs ancêtres. Moi, je ne connais rien de mon enfance ; mes parents ne me parlent jamais de quand j’étais petite. Je trouve que j’ai l’air d’un extraterrestre à côté d’eux. Mes parents sont courts et ronds alors que moi, je suis grande et mince ; depuis des années, je cherche des traits sur leurs visages qui pourraient m’appartenir. En vain.

Le projet de généalogie en tête, je retourne à la maison dans le but de persuader mes parents de me donner plus de détails sur ma naissance. À l’heure du souper, je questionne maman au sujet de mes origines, de mon enfance. Ses répliques ne pourraient pas être plus vagues. J’insiste :

— J’ai besoin de photos pour mon arbre généalogique.

Mes deux parents finissent par éviter le sujet en parlant de notre prochain voyage dans le sud. À chaque fois que je mentionne mon passé, ils détournent la conversation. Je monte dans ma chambre.

 

Un brusque choc me projette contre le siège de ma mère. Un bruit d’éclat de verre me fait sursauter et quand je réalise que la fenêtre est complètement détruite, je panique. Mes parents me fixent une dernière fois, d’un regard si intense que je me perds dans le vert de leurs yeux. « Je t’aime Aubrey… », disent-ils, avant de s’éteindre pour toujours…

 

Mes paupières s’ouvrent de façon douloureuse, j’ai un sérieux mal de tête. Mon corps commence à souffrir de mon angoisse. Je me lève et marche vers mon miroir pour examiner les traits de mon visage. Le premier détail que je remarque est l’éclat de mes yeux ; ils me paraissent plus verts qu’à l’habitude.

Soudain, un souvenir me revient avec intensité. Mes yeux … mon rêve… le regard d’une femme… si intense… et si vert. La réalisation de ma découverte me fait trembler sans arrêt. « Non, c’est impossible… », me dis-je. Incapable de me tenir debout, je m’assois sur mon fauteuil et je pleure.

Une heure plus tard, lorsque je ne descends pas pour déjeuner, mon père Gilles m’appelle. J’entends sa voix qui accompagne ses pas dans l’escalier, mais aucun mot ne sort de ma bouche. Il entre dans ma chambre et m’aperçoit, immobile, le regard fixé sur une image de moi-même, radieuse, entourée de mes amies, le soir de mon dix-septième anniversaire. Nous avions essayé des masques faciaux et en appliquant la crème sur mon visage, ma meilleure amie Rebecca avait remarqué une cicatrice sur ma joue. Je n’avais jamais remarqué cette blessure, si minime mais si profonde. La pensée de cette réalité, niée par ceux qui m’entourent, me tourmente encore.

Après un long moment, mon père réussit à me sortir de ma torpeur, un engourdissement qui me contrôle depuis quelques jours. Il me secoue légèrement et me serre dans ses bras. Mon corps souffre encore de tremblements. Toc, toc, toc… Une éternité plus tard, ma mère vient nous rejoindre. Dans ma tête, je cherche désespérément une réponse à mon histoire. Alors je décide de prendre la main de ma mère :

— Maman, à qui sont ces yeux verts ?

On s’est installé devant le foyer, en silence. Mes parents ne savent pas comment aborder un sujet qu’ils évitent depuis si longtemps. Le bruit de l’horloge résonne dans la pièce. C’est mon père qui finit par rompre le silence :

— Ce que nous avons à te dire est difficile pour nous…

Ma mère réussit à prononcer ces mots :

— Nous croyons que tu es assez vieille pour savoir. C’est devenu difficile pour nous de te voir souffrir.

De ses mains tremblantes, mon père me remet un journal jauni par le temps. Je me mets à lire…

 

La Tribune, 22 décembre 2000 – Un couple a perdu la vie dans un accident de la route, samedi soir sur l’autoroute 39. Le drame est survenu vers 21h. À l’arrivée des policiers, M. Paul Gauvreau, 39 ans, et son épouse, Aline Gauvreau, 36 ans, avaient succombé à leurs blessures. Leurs deux enfants ont été transportés à l’hôpital. Le conducteur d’une Toyota blanche 1998 aurait fui les lieux de l’accident. Les policiers enquêtent toujours sur les circonstances exactes de la tragédie.

 

Le discours de mon père se perd dans le brouillard de mes pensées. Je cours à ma chambre, j’attrape mon manteau et je me rends en vitesse chez Rebecca. Mes émotions sont à fleur de peau. Anéantie par la nouvelle, je suis déçue de ne pas avoir été mise au courant plus tôt.

Dans les semaines qui suivent, la conversation entre mes parents et moi est neutre, polie, mais sans émotion. On s’évite, car la vérité blesse. Mes parents passent de longues heures dans la salle de travail, à se parler à voix basse. Au bout de quatre semaines, ils m’annoncent :

— Enfile ton manteau et prends de quoi t’occuper, nous devons faire quatre heures de route.

Je n’ai vraiment pas le goût de faire un voyage. Je m’assois sur la banquette et je fais la moue. Malgré le tonnerre qui gronde et la pluie torrentielle, mes parents ne cessent de parler. Moi, j’ai l’intuition que quelque chose d’intense va se passer, que ma vie ne sera plus jamais la même. Lorsque j’enlève mes écouteurs, mes parents parlent d’une certaine tante excentrique — seul lien de parenté —, qui ne voulait s’encombrer de deux enfants…

Enfin, on arrive à la gare. Les nuages ont disparu et le soleil rayonne. Les gens descendent du train et c’est à ce moment même que je l’aperçois : grand, mince, les cheveux ébouriffés. Il me fixe de ses yeux verts perçants.

— Aubrey, on te présente… À ce moment, j’ai tout compris.

— Mon frère, dis-je avant qu’ils ne puissent terminer leur phrase.

Le jeune homme me ressemble tellement. Celui qui a été adopté par la tante qui ne voulait qu’un seul enfant : mon frère. François se met à courir vers moi, me serrant contre lui et ne cessant de répéter :

— Aubrey, je t’ai tant cherchée depuis l’accident… On a beaucoup à se dire, toi et moi…

Je me sens complètement étourdie et je ne capte que des bribes de ses paroles. Je sais seulement qu’à ce moment, je me sens enfin entière.

Ce soir-là, pour la première fois depuis tellement longtemps, j’ai bien dormi. J’ai enfin les réponses à cette question fondamentale, celle de mon appartenance.

 

Mélissa Fancy
École secondaire Franco-Cité, Sturgeon Falls

 

Mélissa est une élève de 11e année à l’École secondaire catholique Franco-Cité. Originaire du petit village francophone de Verner, Mélissa avoue que sa passion pour la lecture lui est venue très jeune. Elle compte poursuivre ses études en histoire à l’Université d’Ottawa.

 

La partie canadienne

LA National Football League est mille fois mieux que la Canadian Football League. La Major League Baseball, c’est géant comparé à… ah, mais… le Canada n’a même pas de ligue élite de baseball ! Même au hockey, il y a plusieurs années qu’une équipe canadienne n’a pas gagné la coupe Stanley. Les forces policières de Central Park à New York pourraient probablement envahir une grande partie de l’Ontario et du Québec avant même que l’armée canadienne ne s’en aperçoive. Le Canada, c’est la petite sœur pitoyable des États-Unis.

C’est pourquoi moi, Daniel Force, New-Yorkais de naissance, citoyen et résident des États-Unis, je me demande souvent pourquoi ma mère est fière d’être Canadienne. Quand mes parents m’ont informé que nous allions passer nos vacances aux Pays-Bas pour retracer les pas du père de ma mère, ancien combattant canadien de la Deuxième Guerre mondiale, je n’étais pas enthousiaste. Les États-Unis ont gagné la guerre. Sans doute, mon grand-père a-t-il contribué noblement à l’effort de son pays, mais je doutais qu’il n’ait rien fait de remarquable.

Nous sommes arrivés le 5 mai dans un petit village près d’Amsterdam, où ma mère disait peut-être pouvoir retrouver des indices de la présence de son père. Nous avons appris du centre de tourisme du village que ce jour marquait l’anniversaire de la fin des hostilités et que, durant les prochaines semaines, plusieurs festivités auraient lieu dans le village. On nous a aussi informés que le meilleur endroit où écouter les histoires de guerre des aînés du village était, par un heureux hasard, l’auberge où nous avions l’intention de demeurer. C’est donc avec espoir que mon père et ma mère sont entrés dans l’auberge, tandis que je traînais derrière eux, coiffé de ma casquette des Yankees.

Dès notre arrivée, nous pouvions sentir l’odeur de bons petits plats et entendre les discussions des villageois, tous heureux de se retrouver dans la chaleur douce et confortable de l’auberge. Après nous être installés dans nos chambres, nous sommes descendus et nous nous sommes approchés d’un vieillard qui captivait tous les clients. Il habitait ce village depuis sa naissance et une lumière brillait dans ses yeux bleus. Il était surtout bon conteur.

— J’avais cinq ans quand la guerre éclata. Je ne me souviens pas des premières années, mais les dernières sont encore claires dans ma tête. Ma famille et moi habitions ce village ; nous occupions une maison qui n’est plus là aujourd’hui, mais qui se trouvait à peine à quelques pas d’ici. En fait, cette auberge existait déjà dans ma jeunesse, et elle eut la malchance de devoir accueillir les Boches durant la guerre. L’humiliation sur le visage de M. Fritz, premier propriétaire, quand il servait les Nazis, me revient encore…

Après quelques secondes, le vieil homme continua :

— Au fil des années, je venais ici assez fréquemment. M. Fritz avait toujours des bonbons, même pendant la guerre. Nous croyions, naïvement, qu’il avait des affinités avec les Boches : après tout, il cuisinait des saucisses allemandes et il leur fournissait des bonbons à eux aussi. L’auberge était un endroit où nous pouvions prétendre que tout allait bien : M. Fritz avait des bonbons, les villageois entraient pour se rencontrer… et les Boches agaçaient tout le monde. C’était une routine qui procurait un certain sentiment de sécurité à une époque bien périlleuse. Cette auberge était un refuge.

Le bonhomme mâchouillait un cigare. Je pouvais difficilement l’imaginer en petit garçon. Il poursuivit :

— J’avais des frères et sœurs, et je n’étais pas le bébé de la famille. Pendant la troisième année de la guerre, mon frère Joshua naquit. Jamais je n’oublierai la froideur de cet hiver. Les Boches puisaient dans les ressources de la région et nous nous retrouvions avec moins de nourriture. Toutes les nuits, je me réveillais plusieurs fois à cause des pleurs de mon frère ou des gargouillis de mon estomac. Avec mes frères et sœurs, nous nous plaignions du fait que Joshua était le mieux nourri de la famille : il ne consommait que le lait de ma mère. Quand nous allions à la messe, je voulais communier comme les plus grands : je croyais qu’ils recevaient de la nourriture gratuitement. Je ne savais pas qu’il s’agissait plutôt de nourriture pour l’âme. Après quelques années de guerre, je m’étais habitué à la faim, sans toutefois la tolérer.

Malgré moi, je l’écoutais, tellement il nous prenait par son histoire.

—